Le premier choc du retour, pour Loïc, c’est celui contre le rebord de la piscine.
La tête en sang, il arrive aux U.
Chez là où on va quand c’est urgent
« Bonsoir.
De l’autre côté de la vitre, l’équipe de choc (c’est le cas de le dire) poursuit sa discussion (ne jamais interrompre ce qui a été commencé). Au bout de quelques minutes, le jeune homme, très souriant et sympathique, pose son regard sur nous.
-qu’est ce qui vous emmène (ah.ah.ah)?
-je me suis ouvert le front.
-ah oui effectivement. Alors, va me falloire carte vitale et d’identité.
-euh… je ne suis plus couvert par l’assurance maladie. On peut utiliser celle de quelqu’un d’autre? »
- ouais ouais (il photocopie le passeport de Loic)
Entre Loïc et moi: moi: « mais alors il est OK pour qu’on utilise une autre carte? » Loic: « oui oui, il a dit oui » « t’es sûr? » Et c’est là qu’on se rend compte que les français sont aussi polis que les indiens et les chinois: ils disent oui, même si c’est non.
-Excusez moi: alors on peut utiliser une autre carte?
-AH AH AH ah non.
-Comment on peut faire?
- Ben… je vous fait passer avec le médecin de garde, il vous recoud, et vous donne une feuille de soin. Pas sûr que vous soyez remboursés.
-Ah..bon, tant pis.
-Voilà, c’est juste à votre droite, le médecin va vous recevoir, en plus ya personne devant vous. »
Il part (en même temps que tous les autres) en pause cigarette.
Une heure et demi après, le médecin nous reçoit. Il y avait deux personnes devant nous, et fort heureusement, dans la salle d’attente, un puzzle dix pièces Winnie l’ourson. Loïc va bien. Pour la première fois de sa vie, il porte la burqa, et un saucisson entre les deux yeux.
Chez Là où on poste le courrier.
« Bonjour Madame, je voudrais envoyer un courrier avec accusé de réception. »
…
« BONJOUR! Madame! je voudrais envoyer un courrier! »
… « mmm oui. C’est pour quoi? »
« …Envoyer un courrier avec accusé de réception. »
« mmm. »
Elle glisse le formulaire sous la petite fenêtre anti-contamination-client.
Je remplis le formulaire. Lui rends.
« Quatreu eurog trenteu »
Je lui tend l’argent. Elle prend la lettre, le formulaire (qu’elle ne colle pas -pourquoi ne pas remettre à plus tard quand on peut le faire tout de suite?).
« voilà! »
« ça part tout de suite? »
« voui voui »
Chez là où on achète le pain
Chez le boulanger, c’est mieux. Il y a toujours l’accent, le pain qu’on vous donne en chantant, mais surtout, DU PAIN! et pas n importe lequel! (j’en profite pour faire une pub pour cette excellente boulangerie de Pignans, face à la boucherie et à côté du kiosque à journaux). Le hic, ce sont les horaires. A 13h, il est déjà trop tard pour acheter son pain. A 15h50, il est encore trop tôt. Et ne vous avisez pas de venir chercher la baguette du soir après 19h. La qualité de vie en Provence, elle est surtout pour le commerçant.
Chez là où il n’y a qu’un pas de la maison à l’apéro
Chez le voisin, on se régale. L’apéro, c’est a peu près l’équivalent de trois repas fois deux jours dans un autre pays.
Chez là où l’hotel il a pas de chambre
A la M., on découvre le sens du travail (du bureau à la maison).
« bonjour madame nous venons déposer le dossier »
« grmf. »
« voilà les documents… »
« bon c’est pour kelle heureu aloreu? »
« eh bien, nous pensions à 13h… »
« olala treizeu heureu cétunpeu tôt nong? »
» c’est possible ou non? »
« ah bennnn je vous dit cétun peu tôt, il faut manger madame … attendez je regardeu qui c’est à cette date … ah. Ah! C’est Mr C… ah ben… lui, bon, je sais pas mais il mange entre midi et quatorze heureu, normale quoi. »
« disons 13h30 alors? »
« ôo il se débrouillera bien de venir.. »
» oui mais vous êtes bien ouverts toute la journée non stop non? »
« ah ben voui vous voyé bien que je suis en train de travailler là madame, mézil faut bien manger aussi! allez, va pour treize heures trenteu. Maintenant je vérifie le dossier. Bon, très bien, très bien, mmm hmm d’accord..Bon ben au revoir alors, toutédans l’ordre »
« et… pour le lieu de rendez-vous? »
« beng vous veneg le jour prévu dix minutes avant devant la salle, à votre gauche en sortant »
« merci madame »
« ah ben de rieng hein »
Chez là où on se fait ordonner
Chez le m., il y a d’abord la salle d’attente. Et vous aurez beau vous plonger dans un magazine, vous n’y échapperez pas.
Dehors, au loin, fermement:
« Alors Hugo, quand on entre, tu éteins ta DS. Et pas de discussion. »
La maman et le petit garçon entrent.
« Bonjour »
"Bonzour"
« Bonjoure »
« Bonjour »
« BONJOURG »
Le petit Hugo joue (fermement) à la DS. La maman lit « ELLE ».
Pas lourds sur le gravier. Un homme entre.
« AAAA AA CA ALORS! TOI LA? Ben alors tié de retour dis oh! eh ben c’est bien ça! Alors comment ça va papa? Et maman? Ah elle est toujours aussi belle ta mère té. Et le voyage alors? ah oué tia habité à Paris! Oh mon pauvre ç’a ddu être terrible! ah bon ah Paris c’est bien pfoué je sé pas moi oh. oh tia vu les incendies? ça brûle de partout! L’autre joureu j’été sur mon bateau là et je regarde et là je vois la ville et paf derrière, le charbon. Tout noir dit oh. Hier c’était aux Mayons… »
Un nouveau patient vient de s’assoir, oeil de pirate pour la paix (coton blanc sur l’oeil droit).
« Ah c’est pas à Pignans kia un feu? »
(moi dans ma tête: ouaaaaa ils parlent de mon village et ils connaissent le nom! INCROYABLE)
La discussion se poursuit et je ne sais pas comment mais on en vient à parler des milliardaires.
« Ah ouais mé attend c’est pas facile de gagner le loto après tié déboussolé hé, tu reçoit plein d’appels, tu dépenses tout. Pff moi je les envie pas té. »
« ah et vous connaissez cette vieille là je sé plus son nom vers Nice la vieille là elle a une fortune et elle dit les hommes c’est des cons quand je vois ce qu’ils font et tout et là elle lègue tout à vous savez qui à la SPA »
Dans un élan de solidarité villageoise, j’interviens: « Remarquez à mon avis l’argent donné à la SPA, tant qu’il n’y aura pas de chien pour gérer les dons, il va aux hommes »
« ah ben bien sûr c’est sûr d’ailleure vous savé qu’à Marseille izon déposé bilan hein! des millions détounés oh! »
« ah ouais »
« sisi ouais voyez pas à Marseille à côté du… »
C’est le tour de Loïc. Le m. nous reçoit.
tut tut tut tit Le portable sonne et il répond. Il fait son pronostic, mais pas n’importe lequel: le pronostic avé l’accent.
« Ah t’as voyagé cette année ah c’est sympa ça, vraiment, c’est sympa. Alors les gens, y sont accueillant là-bas? »
» Oui, enfin, comme partout, c’est des gens normaux quoi, pas les gens du mythe qu’on alimente en Europe »
« moi je me souviens en Inde ah là bas y sont vraiment accueillants je me souviens on était dans la calèche et les indiens ils nous couraient après pour nous voir. Mais c’était il y a trente ans. »
Ca n’a pas changé.